Très chers frères et sœurs, que le Seigneur vous donne la paix !
Chaque année, à cette période, des milliers de personnes franchissent cette porte. Mais avant de la franchir, arrêtons-nous un instant et posons-nous la question suivante : pourquoi François a-t-il voulu mourir précisément ici, à la Portioncule, qui est à la fois berceau et sépulcre ?
C’est le berceau d’une vie et le seuil de son accomplissement.
C’est ici que saint François nous transmet ce qu’il a reçu. C’est d’ici que tout est parti, comme d’une graine féconde, surtout la graine du pardon que nous célébrons aujourd’hui.
Dieu lui-même commence dans un petit lieu. La Parole d’aujourd’hui nous conduit à Nazareth, dans une chambre cachée, où un ange entre chez une jeune fille et ouvre un dialogue avec elle.
La première parole de l’ange est : « Ne crains pas ». La peur rétrécit le cœur. La peur nous fait voir dans l’autre un ennemi. La peur nous convainc que pour nous sauver, nous devons nous défendre. Dieu, au contraire, ouvre un espace nouveau : là où la peur ne domine pas, la confiance peut naître, et là où naît la confiance, le pardon devient possible.
Marie est troublée, elle ne comprend pas et demande : comment cela se fera-t-il ?
Marie ne doute pas, elle s’interroge plutôt sur les paroles mystérieuses de l’ange, elle veut saisir le sens de ce que le Seigneur lui demande.
Une quête de sens s’élève aussi en nous aujourd’hui lorsque nous voyons des villes détruites, des enfants qui grandissent parmi les décombres, des peuples qui apprennent à haïr. Il n’existe pas de réponse toute faite.
Avec Marie, nous voulons dialoguer avec le Seigneur, à la recherche du sens de l’histoire que nous vivons.
L’ange n’explique pas, il ouvre une perspective : rien n’est impossible à Dieu. Aujourd’hui encore, pour ouvrir la voie à la paix et au pardon vers un avenir différent.
L’ange invite Marie, et nous aussi, à croire que le dernier mot n’appartient pas aux tyrans ni à la peur qu’ils suscitent.
Nous pouvons résister à la violence, en commençant par chacun d’entre nous.
Nous pouvons semer des gestes et des paroles de paix.
Nous pouvons apprendre à pardonner, avec patience.
Et Marie dit son « oui ». Mais avant ce « oui », l’ange l’avait déjà saluée comme pleine de grâce : elle avait été transformée avant même d’avoir fait quoi que ce soit. C’est là toute la grammaire du pardon : il nous précède, il vient avant nos œuvres, et il attend seulement que nous lui ouvrions la porte.
Tout comme la grâce a précédé Marie, ainsi la miséricorde nous a déjà rejoints.
Le Pardon d’Assise n’est pas une récompense à gagner au terme d’un effort. Ce n’est pas une récompense, c’est un don. Il ne faut pas le mériter, il faut l’accueillir.
François l’avait compris dans cette chapelle. C’est ici qu’il avait entendu l’Évangile qui lui avait révélé sa vocation ; c’est ici qu’il avait rassemblé ses premiers frères ; c’est ici qu’il avait obtenu le pardon pour tous.
Et c’est ici, à la fin, qu’il se fit ramener pour mourir. À la fin, François ne retient rien dans ses mains, pas même les torts et les rancunes : il demande à être déposé nu sur la terre. Il bénit les frères, pardonne et demande pardon. Son départ est un dernier grand acte de réconciliation.
François meurt dans le lieu du pardon : sa fin revient à son commencement.
Au cours de ces derniers mois, François compose les strophes qui clôturent le Cantique. Il les écrit alors qu’il est déjà à l’article de la mort. L’une d’elles est la strophe du pardon : «Laudato si’, mi’ Signore, per quelli ke perdonano per lo tuo amore » Elle n’est pas née dans le recueillement d’un cloître.
François l’a composée au milieu d’un conflit ouvert entre l’évêque et le podestat d’Assise, et il l’a fait chanter devant eux.
Le pardon est sorti sur la place publique, comme un don qui guérit une ville, et pas seulement un cœur.
Car la tentation est de réduire le pardon à un fait intérieur, privé : un peu de paix dans le cœur, un soulagement passager. Mais un pardon qui reste enfermé en nous laisse intact tout ce qui, à l’extérieur, continue de blesser. Il ne pénètre pas dans la relation trahie, dans la ville divisée, dans les peuples en guerre. Il devient une consolation qui ne transforme rien : il ne change pas les relations familiales, il ne guérit pas les divisions au sein de la communauté, il ne désarme pas les violences dans la société.
Le pardon de François est autre : c’est la seule force qui brise la chaîne de la vengeance, elle qui s’alimente d’elle-même et ne s’arrête jamais. Là où la violence est devenue une mentalité, l’acte de pardon brise l’automatisme.
Peu après, sur son lit de mort, François ajoute la dernière strophe, celle de sœur Mort. Il bénit celle qui est en train de l’anéantir. Et les deux strophes vont de pair : seul celui qui a pardonné peut affronter la mort en paix.
La paix qui demeure même au milieu des tribulations est le signe que nous mourons réconciliés.
Beati quelli ke ‘l sosterrano in pace; beati quelli ke trovarà ne le tue sanctissime voluntati. C’est la même béatitude. Celui qui apprend à pardonner apprend à mourir, et apprend à vivre.
Au sein de l’Église aussi, le pardon est aujourd’hui une voie nécessaire. Chaque fois que nous érigeons en absolu une forme, une sensibilité, une tradition, et que nous l’utilisons contre nos frères, nous portons atteinte à la communion et à l’unité des disciples.
Claire, à Saint-Damien, nous montre où cette unité se préserve : lorsqu’elle élève l’Eucharistie face à ceux qui la menacent, elle ne brandit pas une arme, mais présente le Corps du Seigneur, qui fait de plusieurs un seul corps.
François nous enseigne le même chemin : aimer l’Église sans la diviser.
Frères et sœurs, nous allons bientôt franchir une porte. En réalité, c’est Dieu qui, depuis longtemps déjà, a comblé la distance qui le séparait de nous.
Cette porte n’ouvre pas le ciel : elle nous rappelle que le ciel s’est déjà ouvert à nous. Entrons donc modestement, à l’image de cette Portioncule.
Nous ne venons pas ici seulement pour recevoir le pardon, mais pour que le Seigneur fasse de nous des personnes capables de briser, là où nous vivons, la chaîne de l’offense et de la vengeance.
Le pardon d’Assise ne s’achève pas en franchissant cette porte : il commence lorsque nous devenons, dans nos foyers et au milieu des gens, une porte ouverte à la réconciliation, capables de pardonner parce que nous savons que nous sommes déjà pardonnés.
Nous apportons ici le cri de tant de terres meurtries — du Moyen-Orient à l’Ukraine, du Myanmar à Haïti — afin que le pardon devienne pour elles aussi un chemin de paix.
Cette porte se fermera demain soir. La porte que le Seigneur ouvre dans notre cœur ne devra plus jamais se refermer.
Que Marie, pleine de grâce, nous ouvre la porte. Bon Pardon d’Assise à tous.